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29 avril 2013 1 29 /04 /avril /2013 13:46

Dans le métro à midi, comme presque systématiquement ces derniers temps, un homme est entré pour tendre la main. Mais contrairement à d'habitude, cet homme n'était pas à hauteur de nos yeux. Il se déplaçait sur le sol, exposant volontairement à notre vue une jambe atrophiée.

 

Cette vision m'a littéralement projetée quelques années en arrière, et je n'ai pas pu m'empêcher en le regardant de penser à l'étalage de souffrances que j'ai pu voir dans certains pays, notamment en Inde. Vous allez probablement trouver mon analogie déplacée. Après tout, nous sommes en France, mais les voies de la pensée sont souvent impénétrables, pas vrai ?

 

La seule chose que l'on m'ait dite à propos de l'Inde avant de partir, c'était que l'on ne pouvait pas rester indifférent. Que la plupart des gens l'adoraient, ou la détestaient, mais que peu n'éprouvaient aucun sentiment à son égard.

 

Je suis arrivée à Bombay de nuit, et mon premier souvenir de voyage me vient de mon trajet en taxi entre l'aéroport et l'auberge de jeunesse où j'avais décidé d'aller. Des centaines de personnes, hommes, femmes, enfants de tous âges, couchés à même le sol le long de la route. Toutes sortes d'animaux se mêlaient à eux. Des chiens, des chats, des rats énormes.

 

J'ai fermé les yeux.

 

Ça été le début d'une longue série d'expériences plus choquantes les unes que les autres.

 

Cette nuit-là, je ne le savais pas encore, mais j'ai revêtu un masque qui ne m'a plus quitté, et qui m'a permis de voir l'Inde avec un regard sinon neutre ou indifférent, du moins vide de toute empathie qui m'aurait conduite tout droit vers le chemin du retour.

 

Le lendemain, premier jour de déambulation sous un soleil de plomb, j'ai vu un homme mort dans un caniveau. Les femmes qui promenaient leurs bambins, les hommes d'affaires pressés, tous, sans exception, l'enjambaient sans faire plus de cas que ça de lui. J'ai passé mon chemin de la même manière, sans m'attarder, espérant ne plus avoir à vivre une expérience similaire. Ce qui a bien entendu été le cas, plusieurs fois.

 

Je suis partie pour Hyderabad en train, et là j'ai découvert que les couloirs étaient jonchés d'hommes amputés, des bras ou des jambes. Certains faisaient la manche, mais d'autres étaient affectés au service des passagers. Dans chaque station, des enfants venaient vendre des bricoles et exhibaient bien souvent des malformations qui ne choquaient je crois que les occidentaux présents.

 

J'ai appris à ne rien donner. Ni argent, ni nourriture. Malgré toute l'envie que j'ai pu avoir de le faire. J'ai discuté avec des familles indiennes qui m'ont expliqué qu'en Inde, comme dans la plupart des pays sous-développés, ces enfants sont maltraités très tôt et destinés à la mendicité par des adultes qui les exploitent.

 

A Hyderabad, mon compagnon de voyage, un jeune allemand rencontré à mon arrivée à l'aéroport, a demandé un rapatriement sanitaire. Il souffrait de fièvres et d'agoraphobie depuis plusieurs jours. Il ne voulait plus sortir de la chambre d'hôtel. Il refusait de continuer à voir tous ces gens handicapés. Il n'arrivait pas à se laisser émerveiller par toute la chaleur, la gentillesse, la générosité des indiens. Il ne voyait pas les couleurs, ni la beauté autour de lui. Il ne voyait que la laideur.

 

J'ai donc continué seule jusqu'à Madras, où j'ai rencontré la lèpre.

 

Je crois que c'est cette fois-là où j'ai eu le plus peur. Sur le quai d'une gare, un homme qui s'approche de moi alors que je suis en train de fouiller dans mon sac. Je lève les yeux, et je me retrouve presque nez-à-nez avec une personne complètement défigurée, difforme. Je ne me souviens pas avoir crié, mais c'était visiblement ce qu'il attendait. J'ai replongé dans mon sac, tandis qu'il s'éloignait de moi en riant, visiblement ravi de l'effet qu'il venait de produire.

 

Je vais vous épargner la suite de mon voyage et de mes péripéties. Je ne garde pas ces souvenirs-là de l'Inde, bien au contraire. Je fais partie de ceux qui ont l'Inde dans la peau. Je ne peux pas dire ça autrement.

 

J'ai compris avec du recul que les indiens ne peuvent pas faire autrement qu'être indifférents. La maladie, le handicap, font partie de leur quotidien et ils ne les voient plus comme nous lorsque nous débarquons chez eux avec nos idéaux de nantis. Parfois, ils s'amusent même de nos réactions, comme l'a fait avec moi l'homme sur le quai. Il ne voulait rien d'autre que rire de ma peur. Parfois, ils nous expliquent, et nous permettent ainsi de remettre les choses dans leur contexte, de nous épargner tout apitoiement qui ne ferait qu'aggraver ce qui est déjà.

 

Bien sûr, malheureusement, je n'ai pas vu cela qu'en Inde. Je pourrais vous parler du Cambodge et de ses enfants unijambistes, de la Chine et de ses adultes sur roulettes.

 

Je ne connais pas l'Afrique, ni l'Amérique du Sud, mais je suis sûre qu'elles ne sont pas épargnées.

 

Pourtant, je ne pensais pas voir cela chez nous, un jour.

 

J'ai du mal à faire la part des choses entre l'exhibitionnisme volontaire de cet homme, qui mettait son handicap en exergue pour susciter la pitié, et son réel besoin d'être aidé.

 

J'ai pour habitude de donner à manger, ou un chèque restaurant lorsque j'en ai, aux personnes qui réclament de l'argent dans les rues. Souvent, je me demande qui ces personnes pouvaient être avant de se retrouver-là, à devoir quémander pour survivre. Parfois, je poursuis mon chemin sans me poser la question, tellement cette chose-là est devenue banale.

 

Aujourd'hui, j'ai eu honte de moi. Parce que j'ai détourné les yeux. Parce que je n'ai pas supporté cette vision, qui m'a choquée alors que j'aurais pu l'affronter.

 

Parce que j'ai pensé qu'en France, comme en Inde, ne pas les aider permettait de ne pas les encourager.

 

Parce que j'ai vu la réalité en face, et que la réalité, c'est que l'indifférence est devenu une manière d'être.

 

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commentaires

Madame Sioux 04/05/2013 12:03

Un bel article qui soulève des questions que je ne me pose, personnellement, pas souvent. Qui reflète aussi ce que j'entends ou peux lire sur l'Inde. Si j'y allais un jour, j'ai bien peur de faire
partie de ceux qui repartiraient direct... Je me souviens du film Slumdog Millionaire, plutôt réalise sur les conditions de vie des indiens et les réseaux que tu évoques et qui mutilent les enfants
exprès : c'est impensable quand on vient d'un pays occidental. Il y a vraiment 2 niveaux de misère j'ai envie de dire, entre ce qu'eux vivent, et celle que l'on peut voir chez moi.
Bref, j'ai pas grand-chose d'intéressant à dire mais c'était un billet touchant et enrichissant.
Merci !

malise 06/05/2013 16:34



Merci beaucoup Madame Sioux! C'est fou tu vois mais pas une seconde je n'ai pensé à Slumdog Millionaire, alors que je l'ai vu et qu'il reflète en effet bien les conditions de vie là-bas. Comme
quoi, certaines choses nous touchent plus que d'autres, et cet homme dans le métro m'a plus renvoyée à l'Inde que le film qui en parle pourtant si bien ...



Babidji 01/05/2013 23:36

au fait c'est parfaitement vrai l'Inde : c'est tt ou rien ! soit tu tombes fou amoureux soit tu détestes et tu prends le premier avion pour rentrer à la maison ;)

malise 02/05/2013 12:09



Oui, c'est fou, mais c'est exactement ça!



Babidji 01/05/2013 23:35

punaise je ne savais pas que tu avais aussi cet amour de l'Inde ! tu aurais pu me le dire ;)
c'est étonnant ce post car on parlait à peu de choses près du sujet avec l'Homme ! Je lui disais que heureusement j'avais été en Equateur avant de le rejoindre en Inde (lui y vivait 6 mois par an
depuis un bail et avait commencé à y aller en faisant de l'humanitaire) car c'est long de s'habituer à la pauvreté, à la misère ... et l'Inde pour ça c'est la claque ... malheureusement à force d'y
être on s'y fait un tant soit peu ... ceci dit il me reste des scènes en tête particulièrement dures pour moi et ce n'est pas forcément le plus handicapé, le plus lépreux ou le plus amoché qui m'a
marquée, c'est un ensemble : circonstances, enfants, ma fatigue etc. Je n'ai été qu'une fois à Bombay et je n'ai pas trop aimé cette ville (à part l'architecture mais je trouve que Calcutta a plus
de charme ... malgré la misère qui est plus uniforme) car justement le gouffre entre les minettes en mini jupes portable à la main et les gamins brules à l'acide pour mendier est trop grand. C'est
super dur ! Je n'ai pas accroché avec l'énergie de cette ville, je me sens vraiment chez moi à Delhi en fait ! c'est mon 3ème chez moi ;)
quant à ce que tu dis sur paris je te comprends ... finalement je m'aperçois que j'ai bien souvent plus de mal avec notre propre misère car elle nous renvoie directement à ce qu'on peut devenir !
tt perdre du jour au lendemain c'est possible ! Ca fait 8 ans que j'ai vraiment quitté Paris (j'ai passé 2 ans entre paris, perpignan et delhi) et quand j'y suis retourné l'an passé j'ai halluciné
de voir ttes ces tentes aux bords du periph' ... ça m'a retournée ... des bidonvilles !!! voir ça dans mon pays, dans ma ville natale je ne l'aurais jms cru ... tt comme les camps de roms qui
deviennent de plsu en plus grds ça me rend malade ! punaise on est en France au 21ème siècle ! en ts les cas magnifique témoignage !

malise 02/05/2013 12:08



Bonjour Babidji. Oui, j'en ai parlé de temps en temps, mais c'est la première fois que je l'évoque autant, pas de la meilleure manière hélas!


Je ne connais pas Delhi, mais mon homme si, et il n'a pas du tout les mêmes souvenirs de l'Inde que moi ... Mais en effet, voir que la France, pays développé s'il en est, est en train de laisser
s'installer ce genre de choses, ça me révolte! Merci pour ton message en tout cas. Je ne sais pas pour ceux qui le liront, mais moi il me donne encore plus envie de retourner là-bas, de découvrir
Calcutta, et Delhi!



Bou 01/05/2013 13:53

Tristes tropiques de Levi Strauss devrait t'intéresser si tu ne connais pas. L'auteur a été en Indes et parle de la vision qu'il a eu des mendiants là bas et se pose des questions...

malise 02/05/2013 11:56



Merci Bou. Je ne connaissais pas (ce livre-là)! Je vais m'empresser de le trouver!



bridget 01/05/2013 08:53

Votre article est magnifique, votre écriture sublime.
On m'avait déja parlé du choc rencontré en Inde mais jamais de cette façon, jamais avec autant de pudeur, de sincérité et d'attachement pour ce pays.

malise 02/05/2013 11:56



Ooooh, merci Bridget! Quels compliments, je suis très touchée!!!



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